Rencontre avec Philippe Bélaval, Président du Centre des Monuments Nationaux

Par Cecilia de Vulpian

Président du Centre des Monuments Nationaux.

Président du Centre des Monuments Nationaux.

Depuis juin 2012 à la tête du Centre des Monuments Nationaux, Philippe Bélaval mène cette institution centenaire avec une énergie et une créativité phénoménales, doublées d’une vision sage et juste du patrimoine architectural. Les quelques 100 monuments gérés par le CMN lui laissent peu de temps à passer à son bureau parisien, Hôtel de Sully. Philippe Bélaval nous y a néanmoins reçus entre ses multiples déplacements. Nous avons rencontré un homme à écouter.

CDV : LE CMN A-T-IL PASSÉ DE BONNES VACANCES CET ÉTÉ ?
Oui, le temps fut maussade, les activités de plein air ne nous concurrençaient pas trop, monuments, et châteaux se visitaient ! J’ajouterai qu’un certain nombre de nos initiatives dans le domaine culturel ont remporté un brillant succès, d’où une bonne fréquentation, je suis satisfait. Mais en termes proprement économiques, l’année n’a pas été extraordinaire. On le mesure au niveau de l’activité de nos librairies-boutiques, nous constatons que les visiteurs ont un vrai problème de pouvoir d’achat. Cela incite à une grande modération tarifaire pour les périodes à venir. Nous sommes très proches d’une situation dans laquelle il y aurait un effet d’éviction si nous cédions à la facilité d’augmenter les tarifs, nous aurions un recul d’activité et tournerions le dos à notre mission de démocratisation culturelle.

CDV : LE SYSTÈME DE PÉRÉQUATION SUR LEQUEL LE CMN BASE SON FONCTIONNEMENT DOIT DÉPENDRE D’UN ARBITRAGE TRÈS COMPLEXE. QUELS SONT LES CRITÈRES DE CET ARBITRAGE ?
Au risque de vous surprendre, il y entre beaucoup d’empirisme ! Il n’y a pas deux monuments qui soient exactement comparables en termes de structure,
de localisation, d’offre culturelle, de personnel…. Nous nous dotons progressivement d’outils de gestion qui nous permettent d’assurer la meilleure adéquation possible de moyens répondant aux besoins réels des monuments, de manière très pragmatique. L’objectif étant de garantir au public des conditions de visite optimales.

CDV : DEPUIS 2009, VOUS ÊTES DEVENUS ETABLISSEMENT PUBLIC*, VOUS AVEZ GAGNÉ EN SOUPLESSE EN ACQUÉRANT LA COMPÉTENCE DE LA MAÎTRISE D’OUVRAGE ?
C’est une réforme absolument décisive. Lorsqu’on a besoin d’une intervention, de travaux particuliers sur un monument, nous cadrons nos calendriers d’intervention et nos plannings en fonction de nos différentes contraintes. Dans le système antérieur, nous étions tributaires de la maîtrise d’ouvrage du Ministère de la Culture et des Directions Régionales des Affaires Culturelles, (DRAC) chacune ayant légitimement ses propres priorités. Si l’on suggérait d’intervenir sur tel point, cela ne rencontrait pas toujours les priorités de la DRAC, et l’on attendait parfois des mois la réalisation de ces travaux.
Un jour, on voyait arriver des corps d’état qui disaient « On commence, il faut fermer ! … ». Le fait de pouvoir coordonner accueil du public et manifestations culturelles avec les travaux est une condition absolue de souplesse et d’économie… et de satisfaction du public, puisque nous maitrisons nos calendriers. Pour gérer efficacement un lieu, il faut idéalement un seul prescripteur, un seul gestionnaire.

* L’Etablissement Public dispose d’une autonomie administrative et financière pour remplir une mission d’intérêt général, sous le contrôle de la collectivité publique. Une certaine souplesse lui permet de mieux assurer certains services publics.    

CMN_le Mont St Michel

le Mont St Michel

CDV : CES QUESTIONS LIÉES À LA CONSERVATION ET LA RESTAURATION DU PATRIMOINE SONT COMME DES POUPÉES RUSSES, UNE QUESTION EN SOULÈVE UNE AUTRE. CECI REQUIERT UNE GRANDE COMPRÉHENSION, UNE PASSION MÊME POUR LE SUJET. VOUS ÊTES ISSU DE L’ADMINISTRATION, À QUEL MOMENT CETTE PASSION VOUS EST-ELLE VENUE ?
Vous avez tout à fait raison de le souligner, c’est un métier que l’on ne peut faire sans passion. Il ne faut pas le faire avec un excès de passion, en tous cas un excès de passion néfaste qui rendrait aveugle par rapport à certaines réalités, par rapport à certain enjeux. Pour moi le Patrimoine avec un grand P n’est pas un absolu dont la préservation doive nécessairement primer sur toute autre considération économique, sociale ou autre. Je pense que le Patrimoine n’est pas un en-soi. Le Patrimoine est sur un territoire déterminé, au milieu d’une société. Vouloir tout mettre sous cloche, tout figer de façon indifférente aux évolutions sociales et aux mentalités n’est pas rendre service au patrimoine. Ce n’est pas rendre service au Patrimoine que de le couper de la vie. Il faut au contraire le laisser dans le courant de la vie.
Quand cette passion m’est-elle venue? Je ne sais. J’aimais bien l’histoire quand j’étais enfant, mes parents m’emmenaient visiter des monuments. J’étais sensible à l’ambiance des châteaux, des cathédrales, à ce que cela voulait dire en termes d’évocation du passé et ce goût m’est resté. Finalement dans ma carrière, je me suis occupé de patrimoine monumental de façon assez tardive, mais je crois que c’est au fond, ce qui me correspond le mieux.

CDV : VOUS ARRIVEZ À LA TÊTE DU CMN QUI EST UNE GROSSE ADMINISTRATION, C’EST UN DÉFI QUI REQUIERT CERTAINES QUALITÉS. L’UNE D’ELLES QUE VOUS AVEZ PROUVÉE EST LA MESURE…
C’est peut-être un trait de mon tempérament personnel, je ne suis pas extrémiste ni dans le fond, ni dans la forme, sauf peut-être justement dans la méfiance vis-à-vis de tous les extrémismes et de tous
les fanatismes. Je fais partie de ceux qui ne voient pas comment justement le choc des extrémismes peut faire avancer positivement le monde. Je crois plutôt à l’échange, au partage, au dialogue… Je suis d’origine aquitaine et je me situe vraiment dans la filiation intellectuelle de Montaigne qui défendait cette attitude dans les temps de violence qui étaient les siens.

CMN_Azay le Rideau

le château d’Azay-le-Rideau

CDV : CE SENS DE LA MESURE N’EMPÊCHE PAS CELUI DE L’AUDACE. VOUS AVEZ MIS EN PLACE DES IDÉES NOVATRICES, LE « CROWDFUNDING », LA CONSULTATION INTERNET SUR QUI MÉRITAIT LE PANTHÉON, LA POSSIBILITÉ DE FAIRE EXPOSER DE L’ART MODERNE DANS LES MONUMENTS, MALGRÉ LES DÉBATS… VOUS ÊTES QUELQU’UN D’AUDACIEUX !
Sans doute plus que je n’en ai l’air. Et je le revendique tout à fait! Avec cette mesure que vous avez bien voulu saluer, je suis toujours prudent par rapport à l’idée de ce que j’appelle « le bougisme », c’est-à-dire le fait de vouloir changer les choses, modifier pour le plaisir de modifier. Mais le contexte du patrimoine monumental est en train de changer et si par rapport à ces mutations, on ne fait pas preuve d’un sens minimal d’adaptation, on court de graves dangers à très brève échéance !
Je vois au moins 4 ou 5 sources majeures de changement par rapport à la grille de lecture avec laquelle la politique patrimoniale a été abordée depuis 1980. Si vous regardez aujourd’hui la situation et si vous essayez de deviner comment elle va évoluer dans les 10 ans qui viennent, vous avez :
• un Etat disposant de moins d’argent pouvant être consacré à la conservation et à l’extension du patrimoine.
• des collectivités territoriales dont certaines, je pense en particulier aux départements, sont accablées par leurs charges et ont de plus en plus de mal à participer à l’entretien des monuments. De plus, la refonte à venir de la carte des collectivités territoriales pourrait poser problème au niveau de la gestion du patrimoine.
• des usages sociaux, institutionnels du patrimoine sont en train de se modifier, voire de disparaître complètement, comme par exemple pour le patrimoine religieux.
• de moins en moins de familles sont susceptibles d’entretenir de grands châteaux, de grands domaines… Il y a beaucoup de jeunes qui ne veulent plus vivre dans des châteaux où il faut mettre des pots de chambres sous les toits dès qu’il pleut.
• le numérique change aussi complètement les choses, par la façon dont on peut expliquer, présenter le patrimoine.
• Et enfin, la planétarisation. Si nous avons 2, 5, peut-être un jour 10 millions et plus de touristes chinois en France et notamment à Paris qui veulent tous voir la Tour Eiffel, la Joconde, le Sacré Coeur etc… comment les reçoit-on ? Comment les transporte-t-on ? Que leur propose-t-on ?
Il faut conserver les valeurs mais renouveler complètement le discours. Il y a un travail d’adaptation énorme à faire. Notre période ne doit pas être celle où l’on se cramponne désespérément à des concepts qui étaient sans doute formidables il y a 30 ou 40 ans, mais où l’on essaie au contraire d’inventer les concepts contemporains de la préservation du patrimoine. C’est une tâche à laquelle je me consacre avec passion, et cette passion sort très renforcée de ces deux années au CMN.

CDV: UNE AUTRE QUALITÉ QUI SEMBLE ÊTRE VÔTRE, LE DON D’UBIQUITÉ. EN EFFET LORSQUE L’ON REGARDE L’ACTUALITÉ DU CMN, ON A L’IMPRESSION QUE VOUS ÊTES PARTOUT À LA FOIS…
Oui, il y a des jours où je rentre un peu fatigué, mais je pense que cela fait partie de ma mission. J’ai besoin de voir les choses et les gens pour comprendre, c’est dans mon tempérament. Par ailleurs, je crois que dans une maison comme celle-ci, qui est émiettée sur toute la France, parfois en toutes petites unités, il est extrêmement important de montrer à ceux qui m’entourent, que l’on s’intéresse à ce qu’ils font, que l’on est sur le terrain, avec les équipes, lors de tous les évènements de la vie des monuments. C’est aussi une manière de faire naître un sentiment d’appartenance à un réseau unique. Donc c’est vrai que je cours dans tous les sens. J’étais dimanche à Bourg-en-Bresse, lundi à Clairvaux, j’étais hier à Bouges, près de Châteauroux, je suis ce soir à Vincennes, demain à Saint-Denis, vendredi près de Bordeaux …. Cela fait partie de cette stratégie qui est la mienne de renforcer la fierté et la confiance des équipes en place. C’est conforme à la commande ministérielle que j’ai reçue au moment de ma nomination.

CDV : AU SUJET DU PANTHÉON, VOUS AVEZ RENDU UN RAPPORT AU PRÉSIDENT QUI S’INTITULE « FAIRE ENTRER LE PEUPLE AU PANTHÉON… » J’Y VOIS PLUTÔT UNE TENTATIVE DE FAIRE ENTRER LE PANTHÉON DANS LE COEUR DU PEUPLE. EST-CE DIFFICILE DE FAIRE AIMER AUX FRANÇAIS LEUR PATRIMOINE ?
Je ne crois pas du tout que dans notre pays, il y a un manque d’intérêt pour les monuments historiques. Le public fait des heures de queue pour entrer dans les monuments lors des Journées du Patrimoine. Vous connaissez le succès d’émissions telles que « Des Racines et des Ailes », « Secrets d’Histoire », ou encore « le Monument préféré des Français »… Je pense qu’il y a un attachement réel envers le patrimoine, mais celui-ci se travaille. La culture artistique, historique, civique n’est pas innée. Ce lien, il faut l’entretenir…. S’il y a encore des catégories qui sont à l’écart de ce sentiment, il faut essayer de les gagner. Il faut essayer de faire comprendre à tous ce que le Patrimoine peut faire pour eux. Pour cela, il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers.

CMN_le Panthéon

le Panthéon

CDV : NOMBREUX ONT ÉTÉ LES TÉMOIGNAGES DE VISITEURS HEUREUX DE DÉCOUVRIR LE PANTHÉON LORS DE L’INSTALLATION RÉCENTE DE JR.
Le Panthéon est un monument spécial, sévère, longtemps fermé au public, il n’est pas d’un abord facile, il y fait très froid l’hiver. Or c’est un monument qui justement dans ces périodes où le savoir-vivre-ensemble recule, a beaucoup de choses à nous dire. Victor Hugo, Schoelcher, Marie Curie et ceux qui y reposent. Tous évoquent des idéaux indispensables à notre époque. Ils peuvent nous faire réfléchir, nous donner du recul par rapport à la situation actuelle… Aujourd’hui nous décrions notre système, notre société, nos institutions ; nos libertés mêmes. Mais si nous pensons à Jean Moulin, à Pierre Brossolette ou Jean Zay, qui ont donné leur vie pour la défense de ces valeurs, nous sommes forcément amenés à nous dire qu’il ne faut pas qu’ils soient morts pour rien . Le Panthéon ne doit pas être qu’une nécropole, il faut que ce soit aussi une source de vie.

CDV : VOUS ÊTES MEMBRE INSTITUTIONNEL DU JURY DU RMH PRIZE ET DONC UN SPECTATEUR ACTIF DE CET ÉCHANGE ANNUEL FRANCO-AMÉRICAIN ! VOYEZ-VOUS CE QUI PEUT ENCORE SE DÉVELOPPER GRÂCE AU RMH PRIZE
La France me paraît avoir un vrai retard par rapport aux USA dans la prise de conscience de ce que l’architecture et les architectes peuvent faire pour la société. C’est un paradoxe parce que l’on dit volontiers que l’architecture est un art français. Tout au long de l’histoire de l’art français, l’architecture a été un art très central et les grandes époques patrimoniales ont été des époques de maîtres bâtisseurs. Mais il y a une méfiance des Français par rapport à l’architecture, alors qu’il me semble que les Américains sont beaucoup plus ouverts sur ce terrain. Ce qui est extrêmement intéressant dans les échanges du jury, c’est la création d’une « communauté » de personnalités décidées à intégrer le patrimoine dans la problématique architecturale d’aujourd’hui ; un réseau qui grandit, les lauréats continuent à se voir, à échanger leurs point de vue, et surtout à prendre des résolutions pour réaffirmer la place de l’architecture dans la société. J’ai une très grande admiration pour le travail des architectes. Ils ont le pouvoir de faire changer la vie.
La ville de demain, doit être bâtie sur la ville d’ hier. Avec tout ce que cela comporte : la ville d’aujourd’hui, ce sont les murs, les bâtiments mais aussi les modes de vie, les déplacements, les comportements sociaux… Qu’est-il souhaitable d’infléchir, et comment ? Tout ce qui peut aider au rapprochement des idées d’architectes français, américains, selon le principe de ce Prix, sur ces grands enjeux, ce sont des ferments de transformation de la société qui essaiment. Et je pense qu’il faut suivre attentivement cet essaimage parce qu’il pourrait être le ferment de beaucoup de changements dans le monde. Je ne sais si le temps des grandes machines, des grandes institutions n’est pas pour le moment éclipsé, si les vrais leviers de transformation ne sont pas justement dans ces contacts internationaux, pas obligatoirement très formels, dans ces solidarités qui se créent entre hommes et femmes de tous les pays… C’est une autre structuration de la vie internationale, un ferment de changement très fort. C’est pour cela que je suis très heureux de participer à ce Jury.

CDV : PETITE QUESTION BONUS : LE CMN EST UN VIEILLARD PLEIN D’EXPÉRIENCE OU BIEN UN JEUNE HOMME PLEIN D’AVENIR ?
En 1914, il y a juste 100 ans, et nous en sommes très fiers, le CMN naissait sous le nom de la Caisse des Monuments Historiques. Une intuition de génie. Cette idée de caisse, de péréquation, ce système de mutualisation qui la caractérise, est une idée qui, aujourd’hui encore, permet de ramener à la vie ou de maintenir en vie des monuments. C’est une idée très forte et si tout le monde la comprend et accompagne le mouvement pour la faire prospérer, le CMN a un long chemin devant lui et un brillant avenir….

DERNIÈRE NOUVELLE…
Lors de l’émission de télévision si populaire de Stéphane Bern, les Français ont désigné comme « Monument Préféré des Français » le Monastère Royal de Brou, placé sous l’égide du CMN. (Bourg-en-Bresse dans l’Ain. Chef-d’oeuvre de l’art gothique flamboyant flamand du début du xvie siècle bâti à grands frais par Marguerite d’Autriche, duchesse de Savoie, en mémoire de son époux Philibert le Beau).

le Monsatère de Brou

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