Rencontre avec le Lieutenant-Colonel Régis Prunet

Par Cécilia de Vulpian.

La sécurité sur mesure
La façon dont Régis Prunet fonctionne, qui est exemplaire à mon avis, est qu’il travaille en partenariat étroit avec des Architectes en chef des MH, avec des ABF, avec le service de l’Inspection du Patrimoine. Chacun sa spécialité ne signifie pas chacun pour soi.

CDV : COLONEL, VOUS ÊTES LIEUTENANT-COLONEL DE LA BRIGADE DES SAPEURS-POMPIERS ET POURTANT VOUS TRAVAILLEZ AU MINISTÈRE DE LA CULTURE. POUVEZ-VOUS NOUS EXPLIQUER ?
En effet, le Ministère de La Culture a crée en 1990 un poste d’officier de Sapeur Pompier en tant que conseiller sécurité incendie pour le patrimoine, les écoles d’architecture, les sites archéologiques. Dans le Code du Patrimoine, on ne parle pas précisément de sécurité incendie. Cependant, la plupart des Monuments Historiques sont soumis soit à la réglementation des ERP (Etablissements Recevant du Public), soit à la réglementation du Code du Travail, soit à la réglementation IGH (Immeuble de Grande Hauteur). Le tout est vérifié par les commissions de sécurité, présidées par le Ministère de l’Intérieur.

Mon rôle est d’aller plus loin que la commission de sécurité qui se concentre sur la sécurité du public ou bien des travailleurs, afin de protéger spécifiquement le patrimoine.

Par exemple, j’ai été sollicité récemment pour une exposition temporaire à venir au Château de La Motte-Tilly pour laquelle Versailles ou le Louvre vont prêter des œuvres. Pour pouvoir le faire en toute sureté et sécurité*, mon collègue Commandant de Police et moi-même allons effectuer une vérification sur place. Nous pouvons proposer de rajouter de la détection incendie ou des agents de sécurité si l’on estime que le niveau de sécurité et de sureté n’est pas suffisant pour recevoir des œuvres majeures, même si la sécurité du public est déjà assurée par les normes ERP.
Au ministère, je suis saisi systématiquement par les inspecteurs des Monuments Historiques, quand il y a des questions sur les monuments importants, mais aussi par les conservateurs régionaux qui sont amenés à donner des avis sur des demandes de travaux, soit par les ACMH ou par les ABF parce qu’ils sont confrontés aux demandes des commissions de sécurité. Il arrive un moment où mettre un éclairage de sécurité comme si c’était du neuf va impacter le monument. En demandant des dérogations pour préserver l’esthétique d’un lieu, on doit trouver des solutions pour arriver à une sécurité équivalente. On essaie d’être une force de proposition.

CDV : VOUS SENTEZ –VOUS SOUVENT « PRIS ENTRE DEUX FEUX » ?
Exactement ! Et c’est bien là mon rôle. La commission va demander des conditions assez contraignantes afin d’assurer la sécurité du public, alors que l’architecte des bâtiments de France, ou le conservateur, ou l’architecte en chef des MH vont essayer de protéger au mieux le bâtiment et son esthétique. Parfois les deux ne sont pas compatibles. Je suis donc entre les deux, connaissant les deux. Donc en quelque sorte un facilitateur.
Nous avons également mis en place pendant trois ans un module de formation à l’Ecole supérieure des Sapeurs-Pompiers sur le thème « comment intégrer la Sécurité Incendie dans un Monument historique ». Les pompiers doivent faire des stages de formation tous les trois ans, on en a ainsi touchés plus de 2000 qui sont sur le terrain au quotidien. Il y a eu ainsi beaucoup d’évolution dans la manière de voir les choses.

CDV : QUELLES SONT LES CAUSES PRINCIPALES D’INCENDIE DANS LES MONUMENTS HISTORIQUES ? ET LES MESURES DE PRÉVENTION PRÉCONISÉES ?
En priorité les installations électriques vétustes et ce que l’on en fait. Une installation ancienne utilisée « à l’ancienne » ne pose pas de problème. Le court-circuit sur les installations anciennes est causé par la rallonge, la bouilloire, le micro-ondes, les ordinateurs qui tirent trop sur la puissance. Ensuite, la foudre est souvent cause d’incendie et enfin les travaux : et essentiellement les travaux par points chauds. Quand par exemple, sur une rénovation de toiture, on utilise un chalumeau pour souder du plomb à côté d’une charpente très ancienne, donc très sèche ou bien si l’on chauffe du cuivre qui peut conduire la chaleur vers des matériaux inflammables ou explosifs, on crée une situation à risque.
Heureusement, quand on fait des travaux de ce type en France, on doit demander un permis de feu. Cela implique une vérification avant, pendant et après les travaux. Mais parfois, il suffit d’une étincelle dans la fissure d’un bois très sec une veille de week-end pour démarrer un incendie.
Il est important d’évaluer les causes, mais aussi les conditions dans un bâtiment qui favorisent malheureusement la propagation de l’incendie. Parmi les matériaux disponibles actuellement, le chanvre est de plus en plus utilisé car c’est un matériau respectueux de l’environnement, mais il est très facilement inflammable. Ou encore par exemple, quand on supprime les cloisons dans les combles d’un bâtiment ancien pour y faire passer des gaines pour le chauffage, la climatisation, on crée des situations idéales à la propagation du Feu. L’espace monte en pression, les gaz se forment et ensuite il suffit d’un petit apport d’air pour que le tout s’embrasse. J’ai vu des situations où une simple porte a suffi à éviter une propagation des gaz et donc du feu. Quand on peut le faire, on préconise de recouper les espaces.

CDV : COMMENT ÉTEINT-ON UN INCENDIE DANS UN MONUMENT HISTORIQUE ?
La réponse dépend même du pays. Au Canada par exemple, ils ne se posent pas de questions; six mois de l’année, avec la neige, les pompiers ont des difficultés d’intervention. Alors ils utilisent des sprinklers. En France où les délais d’interventions sont plus rapides on peut se permettre le luxe de réfléchir à la question au cas par cas. Il faut faire une analyse de ce que l’on veut protéger et comment.
Pour ce qui est vraiment très sensible, des réserves d’œuvres ou des archives, on peut aborder la question de l’extinction automatique avec des gaz rares comme l’Inergen ou l’Argon. Mais il faut sortir du lieu, sinon on est intoxiqué.
Sinon des solutions intéressantes se développent en Allemagne. Il s’agit d’une sorte d’anoxyde permanent. Un système envoie de l’azote pour faire baisser le seuil de l’oxygène en-dessous de 14%. Un incendie ne peut démarrer à un taux d’oxygène si bas. Ce système est interdit en France par la réglementation du Code du Travail. Et pourtant, en montagne le taux d’oxygène descend à 14% sans nous poser de problème. Cela pourrait être appliqué dans des réserves d’œuvres où il n’y a pas de poste de travail.
Dans les ERP, où fonctionne l’extinction automatique, on essaie de remplacer la pulvérisation par des brouillards d’eau. Les Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine sont le premier IGH où la commission de sécurité a accepté de faire poser des brouillards d’eau. Cela va donner aux pompiers le temps d’arriver sans que le feu ne se propage. Ainsi, les archives ne seront pratiquement pas mouillées.

CDV : OÙ EST LA LIMITE ENTRE LA RÉGLEMENTATION ET L’ESTHÉTIQUE  ET QUELLES SONT LES SOLUTIONS POUR GARANTIR LA SÉCURITÉ SANS DÉNATURER LE BÂTIMENT ?
La limite bouge en permanence. Pour les ERP, dans la réglementation sont prévues les demandes de dérogations. Par exemple, la réglementation requiert des blocs de balisage pour l’évacuation et des blocs autonomes d’éclairage de sécurité. Ceux-ci vont avoir un impact sur le bâtiment, donc on cherche des solutions. Les architectes en chefs vont chercher des blocs plus discrets qui s’intègrent mieux au lieu. On peut aussi aller plus loin. A Versailles, au Château de Maisons-Laffitte, dans la Cathédrale Notre-Dame, on a équipé les lustres avec un autre circuit de sécurité.
Ceux-ci gardent leur alimentation normale, mais seront équipés d’un autre circuit de sécurité qui se déclenchera en cas de panne de courant sur le circuit normal. Cette reprise sur le lustre permet d’atteindre l’objectif fixé pour la sécurité du public sans dénaturer le lieu.
Le Château du Haut-Koenigsbourg en Alsace est situé sur un éperon rocheux à 800 mètres d’altitude. Il est donc difficile d’accès, d’autant plus en hiver. On a calculé 30 minutes de délai pour l’arrivée des pompiers si un incendie se déclarait dans les salles du haut. L’alimentation en eau était faible et soumise au risque de gel. Un travail énorme a été fait pour casser la roche et installer une réserve d’eau. Ensuite pour pallier au problème du gel, on a installé sur les tuyaux des robinets avec un système de pré-action. Il y a eu un travail important entre un pompier passionné par le patrimoine et l’architecte en chef et tout le dispositif des tuyaux rentre dans le décor, on voit à peine l’éclairage de sécurité et les pompiers ont un plan de secours en cas d’incendie.
Dans les salles sous le Mont St Michel, la commission de sécurité a accepté une lumière tamisée pour préserver l’esprit du lieu à condition de rajouter des lumières connectées à la détection incendie. C’est exceptionnel. Il faut prendre en compte le patrimoine, comprendre la réglementation et ensuite trouver des solutions pour protéger le patrimoine sans le dénaturer.
Mais ce travail d’équilibre entre la réglementation et la nature du lieu va au-delà des bâtiments. Dans des quartiers anciens de villes, on ne parle pas d’un bâtiment, mais d’un îlot de bâtiments ! Le feu s’y propage et peut ravager un îlot. La difficulté est de garantir l’accès des pompiers. Chaque cas est particulier, que ce soit Rennes, Nice ou encore Bayonne par exemple. Dans ces quartiers anciens, les immeubles ne sont pas soumis à la réglementation ERP, puisque ce sont le plus souvent des habitations. Les propriétaires sont donc assez libres de faire ce qu’ils veulent. Dans le secteur sauvegardé de Rennes, dans des immeubles du XVI°, XVII° siècle, les appartements ont été divisés, les escaliers fermés, les appartements rehaussés. Donc les grands appartements aux escaliers dégagés qui à l’origine étaient accessibles aux pompiers sont devenus inaccessibles en cas d’incendie. A Rennes, il y a eu un travail commun pour étudier les problèmes au cas par cas entre la mairie, le patrimoine et les pompiers. Et souvent là où l’architecte des bâtiments était content, le pompier l’était aussi puisque en ramenant à son état d’origine, on a facilité l’accès des pompiers. A Nice, la démarche de réflexion est similaire, mais la situation est très différente parce que les immeubles comportaient des petites cours intérieures où les pompiers ne pouvaient pas installer leurs échelles. Les pompiers ont donc tout un plan d’intervention préétabli. A Bayonne, ils ont fait un travail remarquable pour trouver des solutions d’évacuation dans des courettes intérieures sans dénaturer le bâtiment. Les courettes comportaient des verrières qui posaient un problème supplémentaire. Le résultat du travail de sauvegarde du secteur et de mise en conformité est admirable.

*sécurité et sureté sont à distinguer. La sureté protège de l’intrusion et concerne mon collègue Commandant de Police.

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