Le poids de l’amour

Par Catherine de Monicault.

photo du pont des Arts

Des ponts croulant sous le poids de cadenas d’amour : voici l’image dérisoire que 2015 offre au monde puisque la mode lancée par les amoureux qui enchaînent les garde- corps des ponts avec un témoignage de leur amour semble désormais tenir de l’idée fixe.

De quand date cette mode : c’est en  2008 que naît l’engouement pour ce signal à la fois égoïste (l’égoïsme à deux, dira-t-on, mais égoïsme tout de même !) et quelque peu prétentieux (laisser sur un lieu public la marque de ses sentiments, si profonds soient- ils). Mais voilà : ce qui au début était touchant  et faisait sourire chacun relève aujourd’hui quasiment de la magie. L’obsession du cadenas se répand comme une maladie semblable à celle des graffitis.
Mais avant de savoir comment traiter les symptômes  de cette épidémie, cherchons d’abord les lieux de son apparition. Le Pont des Arts, semble-t-il, a le premier offert sa structure à ce débordement de sentiments, cadenassés à tout jamais puisqu ‘une fois le cadenas d’amour fermé, la clef en est jetée dans les flots de la Seine. Et d’abord pourquoi  ce nom de Pont des Arts : c’est sous Napoléon, en 1803 – 1804, que l’architecte Cassart relie le Palais des Arts (nom donné au Louvre par Napoléon) au niveau de la Cour Carrée et  la rive gauche de la Seine. Signalons qu’il s’agit du premier pont métallique : est-ce alors l’aimantation qui suscite le geste d’accrocher un cadenas métallique à cette auguste structure ? Petite nuance cependant, le Pont des Arts  a été, en 1984, reconstruit à l’identique (bien que ses 9 arches aient été réduites à 7) par Louis Arretche et inauguré par Jacques Chirac.

En dépit des révolutions, de la Commune, des changements de régime, et même si  le Palais des Arts a retrouvé son nom de Palais du Louvre, le Pont des Arts lui a toujours gardé son nom : et il est même devenu (n’oublions cependant pas la Tour Eiffel) le symbole de Paris ! En effet, la poésie, les chansons (pour ne citer que Brassens, Souchon ou Julien Clerc), la littérature, la publicité télévisée (Kate Winslet pour Lancôme) ou encore le cinéma lui font largement place lorsqu’il faut évoquer la capitale. Il n’est que de penser aux films «  Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain », « Le Diable s’habille en Prada » ou, tout récemment encore, « La Famille Bélier »  dont la dernière image à l’écran est celle de deux amoureux devant un des panneaux si lourdement chargés de cadenas que toute transparence est impossible.

Mais il est d’autres ponts qui attirent ces cadenas : le Pont de l’Archevêché, le Pont Alexandre III ou encore la passerelle Léopold Senghor reliant la Jardin des Tuileries et le musée d’Orsay. On comprend bien que la symbolique du pont soit forte : l’union d’une rive à l’autre, définitivement rivée par le cadenas aux rivets indestructibles.

Va pour le symbole si bien chanté par Apollinaire dans son poème Sous le Pont Mirabeau  (Les mains dans les mains restons face à face/ Tandis que sous/ Le pont de nos bras passe/ Des éternels regards l’onde si lasse), mais voilà, il y a le poids. Et, en juin 2014  le poids de l’amour a  fait vaciller et crouler une partie du garde- corps du Pont des Arts… L’émoi fût général  et tous les journaux en propagèrent l’écho. L’amour cadenassé aurait pu tuer !

La Mairie de Paris, d’abord attendrie par les premiers pas de l’amour, a bientôt déchanté et mesuré les dégâts causés par les cadenas  et a remplacé les garde-corps par des panneaux transparents, ne laissant aucune prise aux cadenas. Elle a ensuite eu l’idée – tentative audacieuse –  de coller sur le Pont de l’Archevêché de grands stickers, faisant appel au sens civique de tous les amoureux, sur lesquels on pouvait lire :  « Nos ponts ne peuvent pas supporter plus longtemps vos gestes d’amour ». Las ! Les amoureux ne se regardant que les yeux dans les yeux ont, sans même y prendre garde, piétiné ces incitations… Alors une autre  idée a jailli, géniale en nos temps de selfies omniprésents : immortaliser l’amour en ligne en proposant de cadenasser les messages d’amour, « love without locks » sur Instagram ou Twitter. Mais la digitalisation de l’amour n’a pas la séduction du métal fermé à clef ! Saluons tous les efforts de la Mairie de Paris :  il faut cependant se rendre à l’évidence et, malgré soi, souscrire à la triste appréciation « Peut mieux faire ».

Mais élargissons notre propos et voyons un peu ce qu’on peut en penser outre- Atlantique. L’historienne américaine Marilyn Yalom, dans son excellent ouvrage «  Comment les  Français ont inventé l’amour », étude universitaire aussi sérieuse qu’amusante et instructive, après avoir décrit les accumulations de cadenas, écrit  au tout dernier paragraphe de  son ouvrage : « Je me suis approchée, enchantée par ce spectacle, et j’ai été récompensée en voyant deux jeunes amoureux traverser le pont, enlacés, et accrocher un cadenas à la grille, ivres des lèvres l’un de l’autre, et jeter la clé dans la Seine.»

A l’inverse, une initiative privée, imaginée par deux américaines émues par l’outrage fait au patrimoine parisien, a été lancée pour interdire les cadenas d’amour tandis que circule une pétition sur Internet. « No Love Locks. Free your Love. Save our Bridges » clame leur slogan. « Libérez votre amour, sauvez nos ponts » traduit alors le cri d’alarme français.

L’amour, pour être éternel, a-t-il besoin d’être ainsi cadenassé –voire même au sens etymologique du terme, entravé par des chaînes ? Les barreaux des grilles des rambardes des ponts ne sont-ils pas l’image des barreaux de la cage qui tiennent  l’amour captif ?

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