Journée d’études franco-américaine, 29 mai 2015, 2/3

par Michèle le Menestrel Ullrich.

Table-ronde animée par Mireille Grubert, avec Alain Marinos, Inspecteur général des patrimoines, Conservateur général des patrimoines, Florence Jeanjean, RMHP France program Director, Stéphanie Zugmeyer, Architecte du patrimoine, archéologue (RMHP Fellow 2000)

Nous avons choisi, pour cette première table ronde, de nous interroger sur la dimension culturelle de la conception du patrimoine, et du rôle que celui-ci joue dans les différents pays, selon leur culture.
Pour cela, nous faisons appel à :
Alain Marinos : architecte du patrimoine, Inspecteur général des patrimoines après avoir été Architecte des bâtiments de France.
Florence Jeanjean : licenciée en Histoire et Géographie, avant de se spécialiser dans les domaines de l’histoire médiévale. Depuis 2010, elle est le Richard Morris Hunt Prize Program Director.
Stéphanie Zugmeyer : architecte du patrimoine et docteure en Archéologie, elle a travaillé dans le domaine de la restauration des monuments en tant qu’architecte libéral pendant 15 ans. Lauréate du Richard Morris Hunt Prize en 2000 pour sa recherche « Utopias, new cities and urban projects in the USA during 19th and 20h century ».

Les intervenants précédents ont montré comment leur expérience à l’international, aux Etats Unis pour les français et en France pour les américains, a influencé leurs travaux par la suite, et la façon dont ils exercent depuis lors leur métier d’architecte. Les dynamiques qui animent les politiques en faveur du patrimoine et qui mobilisent le public, les professionnels et les responsables en charge de celui-ci varient d’un pays à l’autre, en fonction des évènements qui ont marqué leur histoire. Le patrimoine ne peut être saisi isolément. Il ne se réduit pas à un ensemble d’artefacts muséifiés et gelés hors du temps. Bien au contraire, il résulte d’un environnement qui l’a construit et qu’il a contribué à construire, qui l’a préservé et qu’il a contribué à préserver. Il est partie intégrante de l’environnement à venir, dont il est l’une des composantes dynamiques. Cette dynamique est culturelle. C’est ce que les participants à cette table ronde vont développer, de façon différente les uns des autres.

Avant de leur donner la parole, je voudrais évoquer l’expérience que j’ai menée au début des années 1980 à San Francisco, lorsque j’ai travaillé dans une fondation dédiée au patrimoine de la ville, la San Francisco Architectural Foundation et où j’ai été rejointe par Didier Reppelin, ACMH qui m’y a ensuite succédée. C’est dans le cadre d’une bourse de l’AFAA, l’Association française pour l’action artistique du ministère des affaires étrangères, que j’ai pris contact avec le National Trust for Historic Preservation puis la fondation qui lui était liée. Cette fondation est une structure typiquement américaine dans son fonctionnement. En 1973 les derniers membres de la famille Lilienthal, riches marchands ayant pignon sur rue à San Francisco, lèguent leur habitation située sur Pacific Heights, ainsi que leur fortune, à une fondation qu’ils appelleront Heritage et dont la vocation sera la préservation du patrimoine de la ville. Depuis lors, la Haas-Lilienthal House, l’une des plus belles maisons victoriennes de San Francisco, et l’une des rares à avoir survécu au tremblement de terre de 1906 et à l’incendie qui a ensuite ravagé la ville à 40%, devient un musée en ce qui concerne ses pièces d’habitation. Ses combles abritent le siège de l’association, une quinzaine de personnes à l’époque.

La fondation met en œuvre différents programmes :
• La gestion et l’entretien du musée et de son mobilier.
• Un inventaire architectural de tous les immeubles de San Francisco conduisant à un classement qualitatif adopté par la ville de SF de manière opérationnelle ;
• Un programme d’aide aux propriétaires d’immeubles de qualité ayant des revenus trop  faibles pour les restaurer. Cette assistance à maîtrise d’ouvrage prenait la forme d’un prêt à taux très préférentiel auprès des banques, garanti par le capital légué par  la famille Lilienthal, la constitution d’un dossier demande de permis de construire et de demande de subvention en lien avec un maître d’œuvre privé. C’est à ce 3ème programme que nous avons collaboré Didier et moi.

En gardant cette maison vivante encore à l’heure actuelle, c’est un véritable but d’éducation populaire sur le patrimoine architectural de la ville que poursuivait Heritage. Déjà en 1982, étaient organisés des évènements tels que des visites de bâtiments anciens où de construction récentes, par exemple les gratte-ciels de Philip Johnson qui sortaient de terre. Une telle mission est à rapprocher de celles d’une institution comme la Cité de l’architecture et du patrimoine, exercée dans ce cas-là par une fondation privée.

Le modèle économique, très original à l’époque pour des français,  consistait à rechercher en permanence des subventions et du mécénat complémentaires, celui-ci étant totalement déductible des impôts. La subvention accordée par la ville était renégociable chaque année, ce qui m’a conduite à aller en défendre le dossier avec une de mes collègues lors d’un Public Earings devant une commission municipale présidée par la Maire d’alors, Diana Feinstein, dans la grande salle du City Hall. La dimension politique était alors très présente, car nous étions en pleine campagne électorale pour les élections municipales.

Au cours des trois années, nous nous sommes relayés sur une dizaine de projets : immeubles en briques et fonte ornés de terre cuite émaillée, maisons victoriennes en bois avec parfois des façades en « stucco » (plâtre sur grillage) du début du XXème siècle, notamment dans le quartier latino-américain, moins touché par le tremblement de terre. A l’urgence de leur construction correspondait des modes constructifs appropriés : toutes les pièces de bois, « post and beams »,  sont dimensionnées pour permettre à un ou deux hommes de construire seuls une maison. On redouble les bois en fonction des charges qu’ils doivent supporter. Les assemblages de charpente ne sont pas savants. Par ailleurs, la souplesse et la légèreté des structures offrent une bonne résistance aux séismes.

L’absence de toute référence au système métrique est certainement l’un des aspects culturellement les plus déroutants. Les assemblages en bois sont caractérisés par le nombre de clous par sac de 100 oz, ce qui détermine la taille des clous, et par voie de conséquence, la nature de l’assemblage. Mais au-delà de ces pratiques exotiques, on mesure l’importance qu’a pour une nation « neuve » comme celle-ci, le patrimoine et sa préservation. Deux grandes attitudes s’affrontent (et se complètent ?) parmi les décideurs et le grand public : d’une part une grande « décontraction » par rapport au bâti de la part d’une population en mouvement, arrivée de fraîche date et prête à bouger. Par ailleurs, un attachement fort vis-à-vis du patrimoine, par besoin de constituer une culture de base qui servira à tout le monde de dénominateur commun.

On retiendra le dynamisme des structures mais aussi leur fragilité, car leur activité n’était jamais assurée que pour l’année à venir, dans un cadre légal très réduit. On retiendra aussi une notion du patrimoine qui embrasse a priori la dimension urbaine et en fait un vecteur de développement pour la ville. L’inventaire des immeubles  de San Francisco a donné lieu à  la publication en 1982 d’un ouvrage intitulé Splendid survivors dans lequel Michael Corbett, son auteur, écrit :

« Plus qu’une liste de monuments historiques potentiels ou un document de « préservation » étroit, l’inventaire évalué a pour but de servir comme document d’urbanisme. L’inventaire aura atteint son objectif, non si les édifices les plus importants sont déclarés MH, mais si, par des moyens plus subtils, les qualités de la zone et du quartier sont préservées. L’objectif n’est pas la préservation au sens étroit et traditionnel du terme, mais la préservation dans son sens le plus éclairé, quand elle cesse d’être l’apanage d’un groupe d’intérêt particulier et devient le but approprié par la ville entière. Le but n’est pas la préservation, le but, c’est la ville. La préservation, c’est l’outil pour faire la ville. »

Cette attitude en parfait accord avec les enseignements actuel de l’Ecole de Chaillot, n’était pas encore développée en France. Elle correspondait à une vision large et moderne du patrimoine que nous défendons à l’heure actuelle.

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