Notre-Dame de Paris

En avril 2013, Benjamin Mouton accompagné par Michèle le Ménestrel Ullrich partit aux États-Unis pour une Série de Prestige du RMHP de quatre conférences à l’occasion du jubilé des 850 ans de Notre-Dame.

La première conférence à Washington, D.C., au National Building Museum, fut parrainée par François Delattre, Ambassadeur de France. Ce fut un grand succès qui ne se démentit pas lors de l’intervention de Benjamin Mouton dans une salle comble de la Penn School of Design, University of Pennsylvania. À ce propos, Bonita Mueller, RMHP Fellow, écrivait « je suis depuis toujours l’une des plus grandes admiratrices de Benjamin… La série de conférences du Richard Morris Hunt Prize a été un succès retentissant ». Pour la troisième conférence, le voyage se poursuivit à Columbia University, New-York, à la généreuse invitation du professeur Jorge Otero Pailos. Newport fut la dernière intervention de Benjamin Mouton accueilli par la Preservation Society dans le souvenir de notre grand Richard Morris Hunt.

Benjamin a alors porté haut les couleurs du patrimoine français et celles du RMHP. Aujourd’hui, pour nous, Benjamin Mouton retrouve son intimité avec Notre-Dame. Veuillez suivre ce lien :

Photo Benjamin Mouton

Mercredi 17 avril. 23h30.

J’embarque pour un long séjour à Shanghaï ; pendant 12 à 13 heures, je vais être coupé du monde et des media, et retrouver un peu d’intimité avec Notre Dame, ma cathédrale martyre depuis deux jours dont les plaies sont encore vives. Même si je n’en suis plus responsable depuis 5 ans, notre intime complicité reste vivante.

C’était lundi 15 avril, le lendemain des Rameaux. L’après-midi se termine, morose comme tous les lundis. A Notre-Dame, c’est l’office de fin de journée. Soudain, une alarme à 18h18. Comme prévu, la cathédrale est évacuée ; une seconde alarme, à 18h45, confirme la première : il y a le feu dans la toiture !

600 pompiers sont sur place à 19h00… et la lutte commence. Embrasement au pied de la flèche à 19h11 ; à 19h37, la charpente du chœur s’effondre ; à 20h00, la flèche à son tour, se brise en deux et disparaît ; la toiture de la nef suivra. 21h00, la fumée sort par les abat-sons de la tour nord : le beffroi et ses huit cloches est atteint, mais rapidement sauvé. L’incendie est circonscrit, maîtrisé, quelques heures après. Au petit matin, les lances à incendie sont encore à l’œuvre sur le bas-côté sud.

Dans la lumière de l’aube, on ne voit aucun stigmate : pas de murs calcinés, pas de traces d’agression : l’édifice semble intact, repose. L’échafaudage gigantesque à la croisée du transept, destiné à la restauration de la flèche, se découpe sur le ciel, et cette silhouette inhabituelle souligne soudain qu’il y a quelque chose qui manque : la toiture, la flèche !

A l’intérieur, c’est la désolation. La charpente vieille de 850 ans, chef d’œuvre unique, a disparu. Elle est tombée brutalement sur les voûtes, provoquant un choc mécanique, puis une surcharge sévère ; les bois incandescents ont calciné les pierres sur le dessus, précisément là où se trouve le siège des pressions dont dépend la stabilité des voûtes ; au premier choc thermique, succède le second, par l’eau des lances à incendie, qui ensuite sature les bois, détrempe et alourdit les voûtes. Elles se sont effondrées dans la nef et le bras nord du transept ; celle de la croisée, connue pour être fragile et plusieurs fois reconstruite, s’est effondrée à son tour. Mutilées, surchargées, les autres sont dans un équilibre précaire et vont le rester tant que le dernier bois ne sera pas enlevé… La charpente jonche le sol, et celle de la flèche a fracassé les bancs de la nef. Il y a du plomb partout, dans les suies, les poussières, sur le sol, l’orgue…

Consternation. Silence… Par les voûtes béantes, la lumière d’un jour sans soleil, douche durement la cathédrale.

Dès le matin, commence la course contre la montre : étayer les deux pignons du transept que le feu a profondément atteint ; bâcher les combles, pour éviter les effets de la pluie. A la croisée, l’échafaudage disloqué par l’incendie et la chute de la flèche, est suspendu comme par miracle au-dessus du vide. Il faut déposer les vitraux, étayer les arcs-boutants, puis les voûtes, lorsqu’elles seront déchargées. 150 ouvriers sont « sur le pont », sous la direction de l’Architecte en Chef des MH, Philippe Villeneuve, qui a demandé l’aide de trois autres ACMH : Charlotte Hubert, Pascal Prunet, et Rémi Fromont.

Dehors, et alors que les cendres sont encore chaudes, c’est l’embrasement médiatique, ses égarements, ses inquisitions sur tous les sujets : l’état de la cathédrale, les risques, la recherche des causes de l’incendie et surtout la recherche des coupables – comme le veulent aujourd’hui les mentalités… les annonces du Président, du Premier Ministre, le calendrier de restauration en cinq ans, le concours pour une flèche neuve où déjà s’engouffrent dès le matin, les architectes impatients. Bombardé d’appels, et harcelé jusqu’à Shanghaï, j’en appelle à l’humilité et au respect.

En Chine, les informations me parviennent de France, avec les commentaires et hypothèses les plus fantaisistes, au milieu desquels quelques voix tentent l’apaisement…

Mais surtout, me submerge comme une vague immense, l’émotion mondiale que ce drame a fait naître, et qui soudain me donne la mesure de cette cathédrale : elle n’est plus le monument historique de la France, elle est la cathédrale mythique dont le monde entier a fait une icône, tous continents, toutes civilisations, toutes confessions rassemblées, et qui nous adressent leurs bouleversants messages de deuil partagé.

Mais nous renvoient aussi, surdimensionnés, notre responsabilité et nos devoirs.

Je suis de l’autre côté de la frontière et j’entends l’hommage à mon pays où est née il y a bientôt deux siècles, la conservation des monuments historiques, dont la pratique, la philosophie, l’organisation ont servi d’inspiration ; j’entends l’hommage à Viollet-le-Duc, tellement plus admiré et respecté, et dont la cathédrale est le chef d’œuvre ; j’entends les témoignages de confiance devant l’immensité du défi de la guérison et de la résurrection qui nous sont posés.

J’écoute aussi, sobres et retenues, les interrogations qui peu à peu émergent :

« Qu’allez-vous faire maintenant ? Est-ce une restauration de l’état d’avant l’incendie ? Une reconstruction ? Une construction ?  Ou autre-chose, mais quoi ? »

« Pourquoi faites-vous un concours international alors que vous avez des architectes compétents ? Pourquoi ne reconstruisez-vous pas la flèche de Viollet-Le-Duc ? »

« Pensez-vous qu’un délai de cinq ans est possible ? Les entreprises compétentes pourront-elles suivre, ou bien est-ce un chantier pour les grandes entreprises multinationales ?… »

Que répondre ?

A mon retour, un mois a passé. La fièvre est retombée au dehors, et dans la cathédrale, c’est une ruche, avec des miracles d’efficacité jour après jour. Les voûtes sont encore en péril, mais pour plus longtemps. On commence à mesurer l’étendue des travaux, et on en identifie la nature.

Il s’agira de restauration : consolider, reconstruire les voûtes dans leurs dispositions d’origine, dans le rapport parfait d’équilibre avec les arcs-boutants que les maîtres de l’œuvre du XIIe siècle avaient su réaliser ; restaurer les murs calcinés des pignons du transept selon les méthodes consacrées…

Il s’agira de restitution : une toiture lourde, parce que nécessaire à la stabilité des voûtes et des arcs-boutants ; une charpente en bois plutôt qu’en béton, pour des questions de tradition et de savoir faires de compagnonnage ; une couverture en plomb, traditionnellement celle des cathédrales, parce que la plus noble et durable… et la plus lourde.

Et de reconstruction : une flèche…

Peu à peu, les esprits s’apaisent, et reconnaissant à la fois l’élégance de l’œuvre de Viollet-le-Duc, et l’homogénéité exemplaire de l’architecture gothique ainsi révélée, semblent se déterminer pour la restauration de l’état complet avant l’incendie.

Mais il faut commencer très vite.

Alors, un Te Deum pourra être donné dans cinq ans… et sera une ode à la sagesse, à la mesure, et à la cathédrale éternelle.

Benjamin Mouton, Ancien ACMH de Notre-Dame, le 23 juin 2019